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Le pantin de Noël

Une nuit de Noël, au milieu des étoiles, coincé au fond d'une hotte débordant de cadeaux...

"Non, je ne veux pas finir dans une chambre d'enfants aussi douillette soit-elle, victime des caprices et de l'ingratitude de ces petites têtes blondes qui vous oublient toujours trop vite... en vous condamnant au noir et au silence d'un coffre à jouets. Moi - un pantin vous parle - je veux vivre...". J'enjambai le panier d'osier, pris mon envol... et tombai sur une planète, la planète "Rugby".

..........Régulièrement ces gens-là s'entassent autour d'un rectangle vert pour applaudir, s'enflammer, s'exalter aux évolutions d'un "ballon" - morceau de cuir sans valeur - convoité par trente acteurs: dodus ou maigrichons, timides ou grande gueules, soumis ou révoltés... Tout un monde ! les uns habillés d'une couleur, les autres d'une autre... et j'allais oublier... un trente et

unième, de noir vêtu... un puni ? un rebelle ? un qui n'est pas arrivé à l'heure et qui n'a pas eu droit à un maillot comme les autres ? Allez savoir ! Mais un qui siffle, siffle et siffle encore, régissant cette grande messe dominicale à laquelle j'ai assisté dans ce que ces gens-là appellent un stade.

..........Tout ça pour un ballon... oui, vous avez bien entendu, un ballon... un seul ! ce qui explique qu'ils se le partagent... ou qu'ils se le disputent, je ne sais pas trop ! ces gens-là disent qu'ils "jouent au ballon" : tantôt à "ballon caché"- la peur de le perdre sans doute - en s'agglutinant - mauls, mêlées, regroupements, répètent-ils - pour être soi-disant plus fort et avancer de quelques mètres...ou, c'est mon avis, pour masquer une impuissance à développer une autre forme de jeu... tantôt "à ballon brûlant" quand au mépris des stratégies de calcul ou de risque zéro, l'imagination et la gestuelle libèrent ce ballon qui voltige alors de mains en mains pour des envolées fantastiques

Q'importe la méthode ! ils s'adonnent à une activité gratuite (soi-disant!!!) pour le seul plaisir qu'elle procure. Bizarre, ces gens-là, quand ils sont petits, ils ont hâte de devenir grands; puis les adultes, ils regrettent d'avoir grandi trop vite... alors ils "jouent"... pourquoi pas !

 

..........Chez ces gens-là, quand ils quittent le stade, le match continue... ni hooligans, ni CRS, ni combats de rue... la fête simplement. Alors qu'ils ont ferraillé, se sont chamaillés et même battus parfois - la boîte à giffles n'est pas une invention des anges ! Interrogez l'éponge magique, témoin privilégié dont personne ne peut douter de l'honnêteté : des prunes on distribue, mais de rancune aucune ! - ces griefs ils oublient, les distances ils réduisent, les corps ils resserent et avec leur coeur ils parlent... Ils appellent ça "la troisième mi-temps"... "Larousse" et "Robert" disent convivialité.

 

..........Faute d'échange de maillots, de haies d'honneur et de banquets comme le font les joueurs du grand monde, tard dans la nuit, ceux du rugby "d'en bas" fraternisent en chanson et jusqu'à plus soif... au grand dam des gens trop bien rangés, ils investissent l'unique bistrot du village et siège du club local où retentissent alors au éclats de voix d'un entraîneur mauvais perdant qui refait le match, le choc des pintes de bière et le tchin-tchin qui s'en suit, de répertoires chantés allant de "Montagnes, Pyrénnées" au "Curé de Camaret"... quand parfois, au petit matin, ils retrouvent la réalité, et là ils ne jouent plus... à la gendarmerie... sauf que bien souvent le flic de faction n'est autre que le pilier ou l'arrière de l'équipe du patelin voisin... heureusement !

Si je crois ces gens-là, la grandeur d'un club ne se mesure pas au nombre de titres mais à la richesse des anecdoctes qui ont émaillé son vécu... pas bête !

 

..........Ces gens-là sont peut-être les seuls avec qui je puisse m'entendre... tiraillés entre utilité, efficacité, rentabilité, intérêt... ils prennent le temps de s'arrêter, de se réunir pour des futilités : "JOUER", le plaisir d'être ensemble et d'avoir le temps d'un match une passion commune !

..........Je m'approchai... dans un "en-but", un groupe s'échauffait. "On est là pour la gagne, les gars !... Resserez-vous, resserez-vous !... D'entrée, on leur montre qu'on est présents... d'entrée..." vociférait l'un d'entre eux - le chef sans doute - un gars au visage fermé, au regard froid, au discours vindicatif...

Je m'approchai encore :
"-Psst... s'il te plaît dessine-moi un rugbyman.
- Quoi ! que fais-tu là, toi ? Ta place n'est pas ici.
- Dessine-moi un rugbyman.
- Ce n'est pas le moment. Rejoins ta maman.
- Non, d'abord je n'ai pas de maman. Dessine-moi un rugbyman.
Mon entêtement agaçait le monsieur.
- Dessine-moi un rugbyman.
- Tu sais pour avoir joué en première ligne, je n'ai rien d'un artiste !
- Ca ne fait rien, dessine-moi un rugbyman.
...
- Non, regarde, il est trop vieux, je veux un rugbyman qui vive longtemps...
...
- Celui-là est trop fatigué, il s'est couché trop tard pour jouer au rugby ! Recommence
...
- Qu'il est moche ! Ses yeux sortent de sa tête ! Il est dopé... et c'est pas bien.
...
- Ah ! Non. On dirait Robocop, il est renforcé de partout. Moi, je veux un rugbyman qui ressemble à un humain.
Alors le soi-disant chef prit un maillot qui était à portée de main et me le lança en me disant :
- Ca c'est le maillot, le rugbyman que tu veux est dedans.
- voilà, c'est tout à fait comme ça que je le voulais ! Je pourrais y mettre qui je veux. Peut-être... Moi... quand je serai plus grand."
C'est ainsi qu'un pantin de noël devint Rubipède !
Taupe 2004